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Quatre-vingt-un pays et des particules de lumière…

A travers l’objectif.

 

Lawrence d’Arabie et la mer de sable, Irving Penn aux bords du Sepik et André Kertez à Paris… 

« sources d’inspiration »

J’ai toujours été fasciné par la photographie et je me revoie enfant à Pittsburgh, rêvant d’évasion et d’exotisme en feuilletant les magazines Life et National Geographic. Le monde au-delà de mon jardin était un endroit fascinant à explorer à travers l’objectif d’un appareil photo.

Exalté, j’exprimais un profond désir de créativité tout comme d’autres natifs de Pittsburgh l’avaient exprimé avant moi : Andy Warhol, Gene Kelly, Erroll Garner animés de la même passion créative, chacun dans leurs domaines : l’art, la danse et la musique…quant à moi, tel Duane Michals, j’ai choisi la photographie.

En néophyte, j’ai commencé à réaliser de simples clichés puis, j’ai assisté à une conférence de Minor White : une heure d’exploration métaphysique sur une simple photo ! J’ai aimé ce que mon œil photographique découvrait ne saisissant pas pour autant tout le sens de l’analyse : l’essentiel conjuguant contrastes et simplicité de l’image. Mon écriture photographique se révélait plus épurée : l’œil s’exerçait à travers l’imagination et l’expérience…habillé de lumière.

Un autre photographe de renom, Elliot Porter, m’a profondément impressionné en discourant des heures sur l’image parfaite. J’ai vite réalisé que cette démarche n’était pas la mienne.

N’étant pas de nature patiente, lorsqu’un sujet me fascine, je le saisis dans l’instant pour ensuite travailler autour de l’image.

J’ai aussi été inspiré par André Kertesz – un maître de l’art photographique – Je fus cordialement reçu dans son studio de Park Avenue à New York. Collectionneur de ses oeuvres reconnues de sa période parisienne et, avisé de ses conseils, je poursuivais ma quête d’identité photographique. Je découvris que ma plus grande satisfaction venait du simple fait de visualiser un point dans un champ de vision – alchimie d’un détail, d’un contraste donnant naissance à une forme simple.

Devenu photographe free-lance, j’ouvris une petite galerie photo le long des magnifiques côtes du Maine, mais la réalité économique me rattrapa et je décidai d’opter pour une carrière diplomatique au service du gouvernement américain, un choix que je n’ai jamais regretté.

Avant mon premier poste à l’étranger, j’ai passé un été à l’Institut d’Art du Maryland à Baltimore à suivre des cours académiques de photo d’art. J’ai étudié les notions de base à partir d’une boîte à café trouée en guise d’appareil photo ainsi que l’histoire et la philosophie de l’art. Apprendre à photographier et réaliser une série de photos m’a appris à discipliner à la fois l’œil et l’esprit pour créer une histoire. Les compétences, la connaissance et l’encouragement que j’ai reçus à l’Institut me servent encore aujourd’hui.

Enfant, j’ai passé des heures à regarder attentivement les photos de l’encyclopédie et puis un jour je me suis arrêté au volume S, S comme Saudi (Arabie Saoudite) Ainsi débuta ma carrière diplomatique, les voyages…et la photo.

J’ai lu les aventures de Lawrence d’Arabie depuis le vieux chemin de fer de Hajazi jusqu’à la Mecque en passant par la Transjordanie et réalisé mon premier voyage imaginaire.

J’ai suivi le sillon des locomotives et des wagons à moitié enterrés aux abords de forteresses turcs en ruine évoquant Lawrence d’Arabie faisant exploser ces mêmes trains.

Vingt ans plus tard, j’ai pu réaliser mon rêve d’Arabie en campant à Wadi Rum en Jordanie où le film sur Lawrence d’Arabie avait été tourné. Vers la fin de ma visite en Arabie Saoudite, j’ai voyagé dans le désert le plus reculé du monde, le «Empty Quarter » ou Rub Akhali. Le désert représentait un lieu parfaitement à mon goût si ce n’est les 52 degrés de température et la lumière aveuglante qui surexposait toutes mes photos malgré un filtre polarisant puissant. J’ai pris conscience que j’étais au bon endroit mais sans la bonne lumière ce qui m’a laissé démuni.

Mon statut de diplomate a favorisé ma carrière de photographe. Parfois j’ai été envoyé dans des zones dites sensibles en raison des conditions socio-économiques, climatiques difficiles. Ces situations présentaient un splendide jeu de lumières, de paysages et d’images à l’infini n’attendant qu’à être immortalisées.

Dans un tel environnement, le matériel photo est mis à rude épreuve. Lors d’un séjour en Tassili au cœur du Sahara au sud de l’Algérie, j’ai passé deux semaines dans un hôtel 4 étoiles (version bivouac) avec pour guides des Touaregs en tunique bleue. Le matériel mena un combat inégal contre l’ennemi avec la lumière aveuglante et les micro-particules de sable talc.

Grâce au filtre polarisant, j’ai résolu ces deux problèmes. Chaque matin, le soleil se levait sous un ciel limpide mais à la mi-journée les couleurs s’estompaient, le polarisant diminuant la réverbération et restaurant la couleur. Pour obtenir un effet « midnight sun » sur certaines prises de vues, je bloquais le soleil derrière les dunes et les formations rocheuses.

Dans mon travail de photographe, j’ai toujours été un grand fervent du filtre polarisant. Je photographie la texture et les formes dans des conditions d’éclairage naturel, utilisant les filtres pour assombrir les couleurs et accentuer les contrastes. Ce que j’aime dans l’utilisation du polarisant, c’est cette capacité de création qu’on obtient en changeant de filtre. En réduisant la réverbération, on obtient de vraies couleurs qu’on ne voit pas à l’œil nu. D’un point de vue artistique, on peut créer, même accentuer, voire exagérer les couleurs.

Puis départ pour la Suède – une nation au superbe design esthétique. Les jours hivernaux sont courts mais là-bas j’y ai découvert une autre vraie passion : la réflexion de la lumière.

La beauté glaciale de Stockholm m’a offert une de mes séries préférées : « reflets » et j’ai transposé ce thème visuel à d’autres pays comme l’Australie et la Nouvelle Zélande où l’eau et la lumière sont omniprésentes.

J’ai beaucoup aimé la Suède mais le désert m’a rattrapé – plus vite que je ne le croyais – car j’ai dû déménager d’urgence au Koweit une semaine après la fin de la guerre du golfe en 1991. Travailler pour l’Ambassade américaine m’a facilité l’accès dans ce pays, alors que 400 puits de pétrole brûlaient sauvagement. En plus d’une catastrophe naturelle virant au cauchemar, la scène pris des tournures dramatiques. N’étant pas photographe reporter, je captai les feux et le carnage de la guerre et transformai dans mon style les contrastes de couleurs et le sable noirci pour produire des photos du plus bel effet.

Alors que je survolai en hélicoptère les feux de l’enfer, je pris en photo le ciel noirci avec la lumière du jour orangée et les volcans de pétrole jaunes en éruption. Plus tard, je suis parti en convoi militaire à la frontière iraquienne bordée sur des kilomètres de véhicules militaires détruits et abandonnés. Jamais je n’aurai imaginé que treize ans plus tard je serai de retour après la seconde guerre du golfe explorant les ruines de la Mésopotamie et chargeant mon appareil photo dans la ville où le berceau de la civilisation fut fondé !

Une mission à Séoul m’amena à découvrir l’Asie et m’offrit l’occasion de peaufiner tous ces endroits merveilleux que j’avais lus dans les courts récits de Somerset Maugham. Cependant les années passées en Asie ne furent pas les plus créatrices à l’exception de Hong Kong. Alignée le long des falaises cette architecture de verre faisait miroiter la lumière. J’aimais prendre en photo ces blocs horizontaux et verticaux. Une telle réverbération sur ces façades de verre m’imposait d’adoucir en polarisant les angles et les lignes par petites touches contrastées.

Puis quatre ans à Rome – une ville de lumière naturelle (comme toute l’Italie) un décor de rêve pour un photographe. Me rendre à pied au bureau depuis II Ghetto Ebraico jusqu’à la via Veneto, appareil photo en main, m’a permis de faire quelques-unes de mes plus belles prises de vues. Flirter seulement avec la lumière a été un régal tout comme déguster une « gelato ». Poussé par mes amis italiens « à faire quelque chose avec mes photos », je décidai donc de rencontrer un éditeur italien qui demanda à voir mon travail. Alors que j’exhibais mes plus belles photos, il me dit « joli album pour une table basse mais quand on le ferme, on oublie ce qu’on a vu » Montrez-moi ce que vous avez d’autres. Je lui présentai des échantillons de mon portfolio sur le désert et là, il s’exclama « Vous tenez là quelque chose qui restera gravé dans les esprits ». Une expérience pénible mais qui s’avéra utile pour la publication de ce livret.

La Sardaigne au printemps était mémorable. Avec ses paysages en éclosion, je fis des prises de vue abstraites de lignes colorées, parfois (sans but précis). Une amie proche et talentueuse artiste, Ruth Ann, me demanda mes diapositives inutilisées. Elle fit un montage incroyable, un arc-en-ciel d’images superposées de différentes sortes de végétaux. Un travail remarquable ! J’en tirai une leçon qui me sert toujours : les autres voient dans votre travail ce que vous ne voyez pas vous-même.

Le cimetière militaire américain aux environs de Tucson abritant plus de 5,000 carcasses aériennes présentées dans le désert aride offre un spectacle surréaliste. Je reçus une autorisation spéciale pour prendre en photo ces « sculptures » militaires : F-16, Warthogs A10 et B52 ayant été « guillotinés » suite aux accords Salt. Un ciel limpide, l’absence de pollution et le soleil du désert, de parfaits ingrédients pour travailler avec mon objectif de 24 mm sur ces puissantes machines. Grimper et descendre de ces reliques me permirent de réaliser des photos qui ressemblaient plus à des ovnis qu’à des avions de combat. Si seulement ces avions pouvaient nous conter leur histoire…

Un autre désert : l’Australie. Ce qui est frappant dans le désert australien, ce sont les formations de roches et de pierres. Le parc national de Mango à Victoria fut pour moi une révélation. Le site préhistorique de deux lacs composé de roches parmi les plus anciennes du monde, la désolation, l’érosion du vent et les racines pétrifiées composaient un ensemble d’images qui rappelaient les squelettes de dinosaures que j’avais pu voir enfant au musée Carnégie à Pittsburgh.

Je me suis aventuré en Papouasie Nouvelle Guinée et réalisé un rêve d’enfant en remontant le fleuve Sepik où Irving Penn photographia les tribus –  « mud people »

Contrairement à Penn, mes photos n’étaient pas de simples portraits. Je composais mes images en associant harmonieusement formes, graphisme au peuple nomade pris dans leur environnement naturel.

Désormais, je réside à Paris et j’attends les beaux jours pour sortir mon appareil photo. Mais j’ai besoin d’adrénaline, de dépaysement et de désert. J’ai récemment effectué un pèlerinage photo au désert blanc en Egypte. Imaginez-vous au milieu d’un océan de dunes dont les résidus calcaires forment de sublimes sculptures. A certains endroits, les dépôts forment des vagues se brisant à l’horizon des dunes…

J ‘envie les habitants de Fez et de Sana – villes au temps suspendu où des générations ont vécu dans ces structures grisâtres et brunes. Et quand le soleil luit sur les marchés aux fleurs ou aux fripes, les couleurs sont si chatoyantes qu’elles semblent être illuminées de l’intérieur.

A Karthoum, où le Nil bleu et blanc se croise à l’endroit où Gordon Pacha parti rejoindre le royaume promis d’Osiris, j’ai pris en photo des silhouettes de femmes modestes et voilées, drapées de violet et de rose dont les bracelets en or miroitaient contre le mur effrité de couleur verte. Etre au bon endroit au bon moment est la clé du succès.

Cependant, je ne peux oublier les occasions manquées. Durant mon séjour en Afrique du Sud, j’ai entendu parler de villes fantômes à Namibie. Mais quand je fus disposé à visiter Luderitz, une ville minière allemande abandonnée, des rebelles m’obligèrent à annuler.

Je repense aujourd’hui avec nostalgie aux photos manquées d’une ville ensevelie par les dunes…

J’ai eu beaucoup de chance. Les voyages embellissent les moments importants de la vie et donc accroissent les opportunités photographiques.

Personnellement, la photo représente une aventure en deux phases : quand je prends une photo qui me semble réussie, j’attends impatiemment de voir le résultat du tirage chez le photographe (le numérique n’étant pas ma spécialité). Certaines fois, mon intuition me donne raison mais parfois, elle me réserve de mauvaises surprises. Pré-visualiser les images me donnent de l’énergie mais, on ne peut contrôler dans sa totalité les éléments qui permettent de réussir une photo.

Je suis toujours en quête de LA photo …et le serai toujours.

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